Quand
avez-vous abordé le piano de Debussy? Quelles questions pose
l'interprétation de Debussy au piano? Parmi les compositeurs
du 20e siècle, quelle descendance pianistique a eue ou a encore
Debussy? Michel Le Naour a posé ces questions à de jeunes
pianistes (David Bismuth, Florent Boffard, Sodi Braide, Bertrand
Chamayou, François Chaplin, Nicolas Stavy et Cédric Tiberghien)
qui ont tous travaillé, joué en récital ou enregistré des
œuvres de Debussy et qui remettent sans cesse en chantier
leur propre vision du compositeur.
DAVID BISMUTH
Né en 1975 sur la Côte d'Azur, David Bismuth obtient un premier
prix au Conservatoire nationa! de région de Nice (classe de
Catherine Collard). A 14 ans, il entre au Conservatoire de
Paris où il obtient ses premiers prix de piano et de musique
de chambre. Diplômé du Royal College of Music de Londres,
il reçoit tes conseils de Gyôrgy Sebök, Paul Badura-Skoda
et Jean-Yves Thibaudet. Depuis peu, il se rend régulièrement
au Portugal pour se perfectionner auprès de Maria Joâo Pires.
Quand avez-vous abordé le piano de Debussy?
Le piano de Debussy est pour moi la création d'un univers
nouveau, purement sonore, ouvert sur le rêve, l'invisible,
l'indicible. A travers cette alchimie des sons, le compositeur
invente une musique essentiellement constituée de timbres.
Très jeune encore, j'ai été touché par son esthétique personnelle,
plus proche des poètes symbolistes que des peintres impressionnistes,
et par l'expression la plus intime d'un "songe musical" dont
personne n'avait osé rêver avant lui. Ma première approche
de cette musique, à l'âge de 9 ans, a été la Première Arabesque
pour piano. Mais c'est quelques années plus tard, avec les
Préludes, que j'ai pu réellement découvrir à quel point "la
chimie tout à fait personnelle" de Debussy, véritable odyssée
harmonique, était l'évocation d'une atmosphère, d'un état
psychologique, comparable dans sa liberté de forme et d'expression
à un poème en prose. "Des pas sur la neige" en particulier,
pur chef-d'œuvre de concision et d'émotion retenue, représente
pour moi une pièce où se trouve contenu en quelques lignes
l'univers de Debussy. Ayant abordé plus tard la suite Pour
le piano et L 'Isle joyeuse, deux de ses œuvres pianistiques
les plus développées, ainsi que des Etudes, j'ai eu la chance,
pour travailler ce répertoire, de rencontrer des professeurs
préoccupés avant tout par le raffinement sonore et l'imaginaire
que recèle cette musique. Catherine Collard tout d'abord,
qui fut l'élève d'Yvonne Lefébure, puis Monique Deschaussées,
élève d'Alfred Cortot, m'ont fait découvrir à quel point une
totale liberté physique ainsi qu'une connaissance des ressources
dynamiques et expressives du clavier permettaient d'accéder
à cet univers et de le transmettre.
Quelles questions pose l'interprétation de Debussy au piano?
Alfred Cortot était un jour allé jouer quelques Préludes à
Emma Bardac, la veuve du compositeur. Après avoir joué, il
se retourne vers Chouchou, la fille de Debussy, alors âgée
de 13 ans et lui demande si son interprétation approchait
tant soit peu celle de son père. Elle hésita, puis répondit
: "Oui, mais Papa écoutait plus attentivement..." Sans doute
est-ce là une des clefs de l'interprétation. Pour lui, "le
vrai conservatoire, c'est le rythme éternel de la mer, le
vent dans les feuilles, et mille petits bruits qu'on écoute
avec soin". On rapporte que son jeu, en cela semblable à celui
de Chopin, allait du triple pianissimo au forte, jamais au-delà,
afin de préserver toute la richesse harmonique du son. Mais
si l'écoute des notes écrites et de la sonorité est primordiale,
celle des silences l'est tout autant. "Je me suis servi d'un
moyen qui me paraît assez rare, c'est-à-dire du silence, comme
un agent d'expression et peut-être la seule façon de faire
valoir l'émotion d'une phrase." Voici encore un des éléments
nécessaires à l'interprétation. Le compositeur privilégiait
son Bechstein, veillant au moelleux des graves, guettant la
résonance des harmoniques dans l'espace, et s'inspirait de
sa sonorité pour écrire et ainsi "le laisser parler".
Parmi les compositeurs du 20e siècle, quelle descendance pianistique
Debussy a-t-il eue?
Le piano de Debussy constitue l'une des plus grandes révolutions
musicales du 20e siècle et ouvre une infinité de perspectives
pour la musique à venir, notamment avec les Etudes, hommage
à Chopin, mais résolument tourné vers le futur. En effet,
les combinaisons calculées pour les "sonorités opposées" anticipent
les équations d'un Webern, et les audaces rythmiques et harmoniques
font entendre Bêla Bartok autant qu'elles annoncent les musiciens
de jazz des années 50/60, tel Bill Evans. Parmi les musiciens
se réclamant de Debussy, on peut citer Maurice Ohana, pour
son attachement au "contact sensoriel immédiat avec le sonore".
De plus, ses 12 Etudes pour piano sont dans le sillage de
Debussy, certaines étant consacrées précisément aux seuls
intervalles que ce dernier n'avait pas abordés dans son premier
cahier. Mais c'est Olivier Messiaen qui parle le mieux de
son admiration pour Debussy et de l'influence qu'il a eue
sur sa musique pour piano : "Peut-être ai-je pris à Debussy
la contemplation amoureuse de la nature. Il est l'amant des
phénomènes naturels. " Ou encore : " Il y a en sa musique
ce rythme ondulé que j'ai toujours admiré sans arriver à l'atteindre."
De plus, l'influence directe des musiques d'Orient et l'utilisation
du son pur comme autant de touches de couleurs seront abondamment
reprises par Olivier Messiaen, qui déclarait encore : "Lorsque
j'entends de la musique, je vois intérieurement des complexes
de couleurs correspondant aux complexes de sons. En cela,
Debussy fut un peu mon maître."
David Bismuth travaille actuellement autour de la musique
sud-américaine (notamment Villa-Lobos et Ginastera), avec
des récitals à Paris (Invalides, Fondation Singer-Polignac)
et Toulouse (Piano aux Jacobins, Tableaux-concerts au musée
d'art contemporain). |